L’écriture inclusive

Rédigé par Raphaël Aucun commentaire
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J’hésitais à aborder le sujet, vu que tout a été dit, cependant, un ami m’a communiqué un article de la revue Marianne à ce propos, qui me fait tiquer. Je lui ai répondu. Je me suis dit pourquoi ne pas partager mes propos ici.

La question du genre

On confond le genre, dans le sens « biologique » et grammatical. Les défenseurs de l’écriture inclusive et pas seulement, mais aussi certaines féministes, estiment que la règle qui dit qu’au pluriel, le masculin l’emporte sur le féminin est une règle « patriarcale » et qu’aplanir celle-ci, contribuerait à faire évoluer la société et à mieux valoriser les femmes au sein de celle-ci. Si on prend des langues qui n’ont pas de genre grammatical, où le pluriel n’est aucunement distinctif, est-ce que les locuteurs de cette langues sont moins patriarcaux ? Et s’il ne le sont pas, quel argument utiliser ? (au passage, faudrait-il écrire « certain-e-s » ? Dans ce contexte, j’écris certaines, car j’induis que les féministes sont majoritairement de sexe féminin. L’écriture inclusive part du postulat qu’on privilégie d’abord le masculin. Dans ce contexte où j’estime que dans le féminisme, les femmes sont majoritaires, comment est-ce que j’exprime grammaticalement la primoté du genre féminin ? En effet, j’aimerais pouvoir dire « certaines et certains » et non « certains et certaines ».

La masculinisation de la langue

Les inclusivistes partent du postulat suivant : la langue aurait été « masculinisée » par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à l’« invisibilisation » de la femme dans la langue. C’est une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle « pure » que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs. Quant à l’« invisibilisation », c’est au mieux une métaphore mais certainement pas un fait objectif ni un concept scientifique.
Les détracteurs de l’écriture inclusive nient que la langue française a été masculinisée au cours des siècle et rejettent des mots comme autrice, écrivaine, voire philosophesse (d’ailleurs ce mot, mon environnement d’édition me le considère comme mot mal orthographié). C’est historiquement vrai, l’académie française a petit à petit déconsidéré certaines formes féminines de certains substantifs, voire donné des définitions foireuses comme présidente, étant la femme du président, alors que pharmacienne étant bien une femme dont le métier est en rapport avec son qualificatif. Voire les travaux de la linguiste Laélia Véron.

L’étymologie

Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords [...] En effet, les réformes orthographiques ont normalement des objectifs d’harmonisation et de simplification. L’écriture inclusive va à l’encontre de cette logique pratique et communicationnelle en opacifiant l’écriture. En réservant la maîtrise de cette écriture à une caste de spécialistes.
C’est tout à fait vrai, mais c’est oublier que l’orthographe moderne ne s’appuie pas toujours sur des bases étymologiques et que celle-ci a été clairement établie par une élite de l’académie française.
En 1673, l’Académie française demande donc à l’un de ses membres, François Eudes de Mézeray, d’établir des règles pour l’orthographe française. Eudes de Mézeray était entré à l’Académie en 1643, succédant à Voiture. C’était un original qui travaillait à la chandelle en plein midi et laissa une Histoire de France dont Saint-Beuve loue les qualités. Pour Mézeray, l’Académie doit préférer « l’ancienne orthographe, qui distingue les gens de Lettres d’avec les Ignorants et les simples femmes ». Avec cette formule de Mézeray, l’Académie définit alors une position qui sera le point de départ d’une durable accusation de « conservatisme ».
L’orthographe : Histoire d’une longue querelle

Graphie et phonétique

Tous les systèmes d’écriture connus ont pour vocation d’être oralisés. Or, il est impossible de lire l’écriture inclusive : cher.e.s ne se prononce pas. Le décalage graphie / phonie ne repose plus sur des conventions d’écriture, mais sur des règles morales que les programmes de synthèse vocale ne peuvent traiter et qui rendent les textes inaccessibles aux malvoyants.
Encore une fois, c’est vrai et je ne peux que souscrire à ce qui est dit quant à la difficulté de lecture avec synthèse vocale. Mais c’est oublier le point ci-dessus et ne pas prendre en compte des complexités de l’orthographe qui n’ont aucun intérêt. Pourquoi écrire chariot avec un seul « r » et charrette avec deux « r » ? Pourquoi écrire ail et aulx ? Pourquoi rappeler dans ce contexte des arguments étymologiques alors qu’on ne les enseigne pas à l’école ? Un exemple est celui des pluriels, comme celui cité précédemment, ou comme cheval et chevaux. À une époque, écrire chevals n’était pas une faute d’orthographe.

Conclusion

Globalement, je suis d’accord avec cet article, et vous aurez compris que l’écriture inclusive me pique les doigts. Cependant, demandez à ces mêmes linguistes de cette tribune de défendre la réforme de l’orthographe de 1990 (proposée par l’académie française elle-même et publiée au Journal officiel de la République française du 6 décembre 1990), ils vont utiliser les mêmes arguments avec un discours opposé.

Je vous renvoie vers un podcast intéressant, pour qui est passionné de linguistique : « Parler comme jamais », le nouveau podcast de la langue française.

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